Etude de la chapelle dite « des convers » aux abords de l’Abbaye de Beaulieu par Alain Gilbert

Voici le deuxième résumé des 6 communications données lors de la journée d’étude de Cisterciens en Rouergue consacrée à l’abbaye de Beaulieu en Rouergue et son environnement le 29 Aout 2015.

beaulieu

A gauche, l’abbaye de Beaulieu et

à droite, noyée dans la végétation,

la mystérieuse chapelle

 

QU’EN EST-IL DE LA  « CHAPELLE DES CONVERS » ? par Alain Gilbert

Le propos de cette présentation est de rechercher et de recenser, à partir de l’état des lieux de cette chapelle, les principes de construction, les détails d’architecture conservés apparaissant sur les parois externes et internes des murs, de la voûte et du sol.  Ceci avec objectif de soulever quelques hypothèses permettant d’approcher une interprétation plausible concernant l’édification progressive de cet édifice et d’en proposer des datations relatives et/ou chronologiques à défaut de posséder un seul repère précis pour sa datation. Les textes en notre possession restent assez avares tant en description qu’en commentaires. Le nom même de chapelle des Convers laisse à interprétation car elle apparait également sous l’appellation  de chapelle Sainte – Marguerite sans qu’il soit possible d’obtenir plus d’information concernant l’une ou l’autre de ces appellations.

Au regard des murs extérieurs il apparait, en tout premier lieu, une déstabilisation générale de l’architecture des façades Sud, Est et Nord sur lesquelles aucun élément architectural ancien ou nouveau n’est discernable. L’enveloppe extérieure de l’édifice ayant été presque entièrement remontée sans aucune ouverture à l’exception d’un « trou de ventilation » correspondant à l’intérieur à une niche dont le fond a été éclaté (façade Sud). Les murs sont constitués, en majorité,  de moellons de grès  équarris, grossièrement taillés à la massette et présentant de gros éclatements plats auxquels s’associent des pierres de récupération mieux taillées, moins nombreuses et donc dispersées. Au début du XIX é siècle l’édifice a été vendu et utilisé pour le stockage et la fermentation du vin ce qui explique la présence d’une cheminée à gauche de la porte en rentrant façade Ouest. C’est probablement à cette époque qu’ont dû être réalisés les travaux relatés ci-dessus. Les parois intérieures, en meilleur état, ont étés conservées et se sont vues doubler extérieurement d’un parement comme précisé précédemment. Le tout solidarisé par un comblement, entre parements, de pierres et de briques en tout venant. L’épaisseur de cette nouvelle peau, constatée au niveau de la niche côté Sud, est de soixante-quatre centimètres pour un mètre cinq d’épaisseur moyenne des murs.  Les travaux de stabilisation et de conservation de ce bâtiment se sont soldés par l’adjonction, en 1984, d’une chape de béton et d’une étanchéité en recouvrement de la voûte. Les évacuations de l’eau se faisant par une « gargouille » en fibrociment.

C’est, seulement, en observant la façade Ouest et l’intérieur de l’édifice que l’on peut prendre conscience de son édification au Moyen-Age. L’accès à la chapelle se fait, façade Ouest, par une porte en arc cintré positionnée deux mètres au-dessus du niveau actuel de la Seye. Au-dessus et à gauche de la porte une fenêtre bouchée parait plus ancienne. Des pierres de taille, bien équarries et au parement très régulier, dont une était une pierre d’angle, ont été repositionnées entre la fenêtre et la porte attestant de désordres importants et d’un remontage partiel de la façade Ouest, probablement à l’occasion de la « création » de la porte encore présente. Deux ou trois autres pierres de récupération apparaissent également en façade plus haut et à droite.

L’intérieur libère un espace rectangulaire de  3,37 x 6,00 m, couvert par une voûte en berceau cintré. Cette dernière est réalisée en moellons de grès assez fins et réguliers posés sur champ. La naissance de voûte est en retrait d’une quinzaine de centimètres par rapport au nu des murs gouttereaux. L’enduit a disparu des parties hautes de la voûte et les traces de peintures murales se limitent à quelques trop rares taches résiduelles rouges et noires  côté Nord. Le sol, fortement remanié et « défoncé », laisse deviner deux niveaux différents  qui devaient permettre de différencier  l’espace du chœur de celui de la nef. L’état dévasté du sol laisse transparaître une différence de niveau de quelques trente-cinq centimètres (deux marches ?). Des fragments de dalles de pierre, subsistants et épars, laissent supposer qu’elles pourraient correspondre à ces deux marches. La chapelle construite sur la roche mère s’est adaptée à la géologie et à la morphologie du socle gréseux.  A l’angle Nord – Est du chœur, la roche mère est visible ainsi que la base des fondations  du mur Est. Ces fondations sont rehaussées d’un soubassement légèrement en débord que la base du mur Est. Le niveau de ce soubassement a dû servir de référence pour la pose d’un carrelage  comme préconisé par la « Charte de Charité ». Ce niveau correspond également à la ligne basse des peintures murales. Façade Ouest les fondations ont nécessité d’aller chercher le socle gréseux à deux mètres de profondeur.

Suite aux relevés et aux dessins, la surimpression de l’élévation de la façade Ouest et de la coupe transversale de la chapelle permet de souligner deux phases de réalisation de cette chapelle. Aucun élément d’architecture n’est axé sur la façade. La fenêtre haute, d’environ 2,00 m par 0,40 m, est à gauche de l’axe de la façade, alors que la porte voit son montant gauche tutoyer l’axe. Lors de la mise en place de la voûte, son positionnement a nécessité de reboucher l’ouverture  qu’elle oblitérait partiellement. Suite à l’implantation d’une  « nouvelle » porte et à la restructuration de la façade Ouest, des pierres de taille ont fait l’objet de réemploi dans des secteurs afin de renforcer la stabilité de l’édifice.  A partir de ces faits il est possible de présenter un scénario de la création de cette chapelle. D’une première phase, qui pourrait correspondre à l’oratoire primitif lors de l’implantation de l’abbaye, subsisteraient les bases des murs, la fenêtre bouchée et la petite niche côté Sud. La deuxième phase correspond à la modification de la porte, le positionnement de la voûte en berceau cintré et probablement à l’aménagement de la niche côté Nord, de la piscine liturgique côté Sud et de la grande ouverture, actuellement fermée côté Est. Pour moi, ces deux étapes  de construction dateraient de la toute première implantation(1144) à la fin du XII é siècle, ou du tout début du XIII é siècle. Pour quelles raisons ?

Pour la création de l’abbaye de Beaulieu telle qu’on la connait, il aura fallu détourner la Seye de son lit naturel afin d’assainir le vallon, puis de remblayer et rehausser le secteur d’implantation. Etant donné que les principaux bâtiments ont été érigés lors du premier tiers du XIII é Siècle et, que d’après différentes sources le dernier bâtiment conventuel construit (le cellier surmonté du dortoir des convers) était terminé en 1250. La Seye a donc été détournée, au plus tard, au tout début du XIII é siècle pour permettre les travaux. Le lit naturel de la Seye passait sous l’abbatiale dont le niveau du sol se situe deux mètres au-dessus du socle gréseux imperméable. De nombreux désordres structurels de l’abbaye sont consécutifs à la stagnation des eaux sur ce socle gréseux. Le désordre le plus flagrant se situe au niveau du sol de la salle capitulaire (1 m au-dessus du socle gréseux), présence d’humidité et de mousses permanentes. Lors du détournement de la Seye, la margelle du  puits qui alimentait la première implantation de l’abbaye a été détruite et le puits bouché. Ce dernier est toujours visible dans le lit de la rivière. L’implantation primitive devait présenter le schéma  suivant : en amont le puits pour éviter toute pollution et en aval, successivement, la chapelle/oratoire ; les bâtiments conventuels et les bâtiments destinés aux animaux.

Aucune certitude que cette chapelle soit l’église primitive. Alors où se trouvait-elle ? Serait-ce le quadrilatère situé au Nord-Est de l’abbatiale, sondé en 1962 ? Se trouverait-elle en aval de la chapelle ? En étudiant  une vieille photographie aérienne de l’inventaire général, et après agrandissement, il a été possible d’observer une grande structure quadrangulaire qu’il m’a semblé être le plan d’une villa gallo-romaine, mais pas de bâtiment orienté vers l’Est qui aurait pu suggérer la présence d’une église. Cette étude soulève plus de questionnements qu’elle ne propose de réponses. Le chemin vers une meilleure compréhension de l’histoire et de l’utilisation de cette chapelle nécessitera encore beaucoup d’études et de recherches.

Alain GILBERT

Les cisterciennes de Costejean par Jean Delmas

Voici le premier  résumé des 6 communications données lors de la journée d’étude de Cisterciens en Rouergue consacrée à l’abbaye de Beaulieu en Rouergue et son environnement le 29 Aout 2015.

 

Costejean, un prieuré  de cisterciennes, près de Beaulieu, par Jean Delmas

Quand on descend la vallée de la Bonnette, juste avant d’arriver à Saint-Antonin-Noble-Val, on aperçoit, rive droite, sur le coteau, les bâtiments de l’ancien prieuré de Costejean. Il relevait du diocèse de Rodez, du chapitre ou de la paroisse de Saint-Antonin et de la communauté civile du même nom. Vers 1270-1282, Elisabeth de Vallat, veuve de Bertrand de Belfort, avait acheté une propriété rurale avec des bâtiments d’exploitation, connus sous le nom de la Bastide d’Izambart. Elle avait l’intention d’y établir une communauté de religieuse. Cinq ou six femmes étaient venues la rejoindre dans son projet. Il y aurait eu des réticences : l’abbé ou prieur-mage de Saint-Antonin redoutait que ce soit un prétexte pour lui enlever une partie des dîmes ; les consuls une partie des revenus de la ville. Mais l’apport financier et foncier d’Elisabeth de Vallat, assurait l’autonomie de sa communauté, ce qui devait apaiser leurs craintes.  L’autorité religieuse, l’évêque de Rodez, exigeait deux garanties, l’une de discipline, l’autre de protection. La première fut résolue par l’union à l’abbaye cistercienne de femmes la plus proche, Leyme, près de Saint-Céré, en Quercy. L’abbesse exercerait sa tutelle et veillerait sur le bon ordre spirituel et communautaire du prieuré. En contrepartie, la fondatrice et première prieure posa comme condition qu’en raison de l’apport que sa famille faisait par son intermédiaire, ses héritiers auraient un droit de patronage (nomination de la prieure).  L’aumônier désigné,  sans doute dès le début, fut un cistercien du monastère de la Garde-Dieu en Quercy et non  de Beaulieu en Rouergue, pourtant plus proche. La seconde garantie concernait la sécurité des religieuses, car Costejean était isolé dans la campagne, ce qui présentait des risques en cas de troubles civils ou de guerre. Il fut décidé de construire un monastère dont le mur extérieur constituerait certes la clôture régulière, mais qui serait renforcée d’éléments défensifs. Vint la guerre de Cent Ans. En 1368, les Anglais quittaient officiellement  Saint-Antonin, mais une bande de routiers, dits Anglais, qui tenaient garnison à Pervinquières (Cne de Ginals), arriva, un soir de novembre 1376, devant les murs de Costejean. Depuis les environs de Saint-Antonin, on aperçut des feux. Un incendie ? Un signal ? Les bouviers au service du prieuré les avaient allumés ; cela suffit à dissuader les soldats d’être  tentés par la maraude. Ce fut plus grave en 1562 ; les protestants de Saint-Antonin pillèrent et brûlèrent le prieuré et ses archives. La paix civile revenue, les religieuses revinrent et, dès 1600, entreprirent de relever le casal (les ruines).  Les travaux  ne furent achevés qu’en 1667. Cela coûta fort cher, de quatre à cinq cents écus. La perte des archives pouvait fournir aux uns et aux autres partenaires l’occasion de revenir sur les accords du XIIIe siècle. Il fallut de nouveau discuter et plaider, pendant des décennies.  L’abbesse de Leyme revendiquait la nomination de la prieure. En 1695, la prieure élue, Barbe de Juillac, lui opposait le patronage de la famille de la fondatrice.  Il n’y avait plus, selon les années,  que quatre à sept moniales. A la Révolution, la communauté fut dissoute et, le 17 juin 1791, le prieuré, saisi par la Nation, fut vendu à un particulier.

Les bâtiments du XIVe siècle, restaurés au début du XVIIe, existent toujours. Ils forment un rectangle entourant une cour. On trouve, côté nord, une tour carrée de trois niveaux (quatre plus tard, car le rez-de-chaussée a été divisé en deux par un plancher) qui  a l’apparence d’une tour-refuge et  a sans doute été ajoutée après les premières alertes de la guerre de Cent Ans. Elle est desservie, hors œuvre, par une tourelle d’escalier. On a, côté ouest, une cave et un cellier de construction plus ancienne que le reste de l’édifice (on songerait, comme à Beaulieu, à une chapelle provisoire), puis, selon l’inventaire de 1791, un « parloir », mais j’ai tout lieu de penser que c’était le réfectoire, car la cuisine est à côté. On avait encore, côté est, le four, le fournil et la chapelle. L’entrée se faisait, côté sud, entre la cuisine et la chapelle.  A l’étage, étaient les cellules. C’est un plan tout simple, presque  celui d’une ancienne et grosse exploitation rurale, bâtie en quadrilatère avec une cour et des murs extérieurs percés, par sécurité, de rares et étroites ouvertures, comme on a de nombreux exemples en Rouergue. On rapprochera le cas de  Costejean de deux petits monastères de femmes contemporains, également  isolés : celui des Cisterciennes de Vic (Capdenac, Lot), unies à Leyme, et celui des Clarisses de Granayrac (Salles-Courbatiès), tous deux fondés au début du XIVe siècle. Il n’en reste plus grand’chose.

Pour en savoir plus : Annie Noé-Dufour, « Le Prieuré des Cisterciennes de Costejean , à Saint-Antonin », dans Caylus et Saint-Antonin-Noble-Val, Tarn-et-Garonne… (dir. : B. Loncan), Paris, Inventaire Général des Monuments…, 1993, p. 110-114.