Réflexions au sujet des granges cisterciennes du Rouergue (1123-1347) par Jean Delmas

 
Jean Delmas nous offre ses réflexions sur les thèmes abordés durant la journée d’études de Cisterciens en Rouergue du 13 septembre 2014.

Voici le premier volet de commentaire sur l’intervention de Claude Petit : « Les grangers : frères, frères convers et donats » dont le résumé se trouve sur la publication des résumés du colloque (disponible auprès de l’association). Les autres à suivre ces prochains mois.

Le débat peut ainsi s’amorcer; n’hésitez pas à apporter votre contribution.
« Ceux qui ont participé à la journée d’études organisée par Cisterciens en Rouergue le 13 septembre 2014 et lu le numéro 114 de Sauvegarde du Rouergue sur Les granges cisterciennes du Rouergue, l’âge d’or, 1123-1347 ont apprécié la grande richesse des sujets abordés (Auteurs : Cl. Petit, A. Douzou, J. Miquel, Th. Poiraud, A. Denoual, J.-Cl. Cazor, J. Delmas, C. Cazelles et N. Revel). La journée du 13 était bien remplie et beaucoup auraient aimé la prolonger par des questions aux auteurs et des débats. Je livre ici non pas un compte-rendu de leurs communications, mais, à la suite, quelques simples interrogations ou réflexions, parfois marginales et qui ne les engagent pas, souhaitant que les lecteurs de ce bulletin fassent de même sur ces sujets… ou sur d’autres.
Les grangers : frères, frères convers et donats.
Au cours du temps, les mots ont changé de sens, les qualités et les fonctions ont évolué. Prenons l’exemple du mot servus : il désigne un esclave, une chose, dans l’antiquité romaine. Le mot aboutit à serf, mais le serf n’est pas un esclave, loin de là ; il est attaché à la terre, ce qui est une garantie d’inamovibilité, par rapport au propriétaire. Il finira très vite par entrer dans la catégorie des tenanciers, quasi-propriétaires.
Selon la règle de saint Benoît tous les moines sont des frères à égalité et ils sont presque tous non-prêtres. Dans l’usage verbal, les aînés appellent les jeunes frères et ces derniers appellent les aînés pères. Cette distinction de révérence réciproque n’est point attachée aux statuts de lai (non-ordonné) et de prêtre (article 63), mais à l’âge. Normalement tous les moines sont, suivant la règle, dans l’obligation spirituelle du travail manuel (ora et labora), exercé en fonction de leurs aptitudes. Le statut des cisterciens de 1134 rappelle cette obligation. Seuls l’âge, la faiblesse ou la santé sont pris en considération, s’il faut diminuer les tâches. Saint Benoît recommande à l’abbé, modérateur, d’éviter que « les forts ne veuillent en faire plus et que les faibles ne se découragent ». Il ne doit rien exiger de trop de chacun, « sinon en grattant trop la rouille on gâterait le plat » ! Peu à peu, le nombre des prêtres, moines du chœur et de l’autel, est devenu plus important. Désir légitime : si le moine veut rejoindre au plus près son modèle, le Christ, c’est dans la célébration de la messe qu’il le fera, malgré son indignité. Et là, la formation antérieure à l’entrée dans l’abbaye et sans doute l’origine sociale ont joué, mais pas obligatoirement à la façon qu’on l’imagine. Un agriculteur, neveu de prêtre, sera peut-être aussi bien ou mieux formé qu’un fils de noble, de notaire ou de marchand, etc. Exemple : Gerbert (vers 945-1003), fils de berger, est dit « oblat » (postulant ? donat ?) à l’abbaye bénédictine d’Aurillac où il fait ses études, il devient moine, puis est élu pape sous le nom de Sylvestre II. Bien sûr, les prêtres sont à part, requis par le service de l’autel et les nombreux offices (y compris les matines !), mais ils ne sont pas complètement exemptés du travail manuel. Saint Benoît ne paraît pas souhaiter qu’ils soient nombreux, pour éviter une division par classes dans la communauté. Objectif difficile à maintenir, car les rôles sont bien distincts. L’ordre de Grandmont alla plus loin en donnant l’entière direction de ses maisons aux frères convers ! Ce fut un échec. Noble Pons de Léras, fondateur de Sylvanès et religieux, n’était pas prêtre. En 1232, Guilhem de Faramond, d’une famille noble de Salmiech, était frère convers et il fut granger de Bonnefon. Le statut social, qu’il avait avant d’entrer dans la communauté cistercienne, ne l’empêcha pas d’être démis de ses fonctions de granger. La fonction requiert des qualités intellectuelles et morales.
Je m’interroge sur le rôle des donats. Une éventuelle baisse du recrutement monastique expliquerait-elle leur présence ? Le donat est « donné » par ses parents, s’il est mineur, ou un majeur peut, pour des raisons diverses, se donner à l’abbaye ; ce qui fait de l’un ou de l’autre un pensionnaire ayant le gite et le couvert, mais il doit participer aux travaux et, s’il est jeune, il pourra éventuellement profiter de la formation dispensée à l’abbaye (Gerbert). Ce statut paraît très ancien, quelque soit le nom qu’on lui donne dans les textes. « 

Laisser un commentaire