Le grand schisme d’Occident (1378-1417…)

Cette page est un complément à la conférence donnée par Jerôme Vialaret, invité par l’association Cisterciens en Rouergue le 5 juin 2026 à Rodez.

Le schisme d’Occident- Bibliothèque nationale de France

De 1378 à 1417, l’Église chrétienne vécut la crise la plus grave de toute son histoire connue sous le nom de « Grand Schisme d’Occident ». Les conséquences en furent considérables sur la vie religieuse à la fin du Moyen Âge.
Durant près de soixante-dix ans, de 1309 à 1378, Rome avait cessé d’être le siège de la chrétienté. Les papes, symboles du pouvoir religieux, séjournaient en effet à Avignon – avec l’approbation du roi de France et au grand dam des souverains italiens – depuis que Clément V avait décidé, en 1309, de s’y installer. Les cardinaux, électeurs des papes, y séjournaient également. Mais au décès du pape Grégoire XI, ils se trouvaient à Rome et furent influencés dans l’élection du nouveau pape par les troubles politiques qui s’y déroulaient. L’élection, le 8 avril 1378, d’Urbain VI fut rapidement contestée par une fraction des cardinaux qui entrèrent en dissidence. Ceux-ci élisent alors, le 20 septembre, un second pape, Clément VII qui reparti en Avignon.

Dès lors et jusqu’en 1417, toute la chrétienté fut divisée sur la question de savoir qui était le pape légitime. Boniface IX (en 1389) puis Innocent VII (en 1404) et enfin Grégoire XII (en 1406) succédèrent à Rome à Urbain VI, tandis que Pedro de Luna, Benoît XIII (en 1394) succéda en Avignon à Clément VII. Les papes de Rome étaient soutenus par l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre tandis que celui d’Avignon l’était par la France, l’Écosse et l’Espagne. En 1409, un troisième pape, Alexandre V, est élu à Pise par le concile – assemblée des cardinaux – qui espérait ainsi mettre un terme au schisme. Peine perdue. Jean XXIII lui succède en 1412. En mai 1415, il est déposé par le concile qui parvient à obtenir l’abdication de Grégoire XII (en juillet) puis dépose Benoît XIII (en septembre 1417). Enfin, le 11 novembre 1417, Martin V est élu seul pape de la chrétienté, mettant ainsi fin, on l’espérait, au Grand Schisme d’Occident.
C’était sans compter avec l’exceptionnelle longévité (94 ans) et la ténacité de Benoit XIII, résolu à ne pas abdiquer devant Martin V, il se réfugie à Peniscola (royaume de Valence- photo en tête de page). Il meurt en 1422 après avoir élu quatre cardinaux dont Jean Carrier assiégé en ces temps-là au château de Tourène (commune de Crespin en Rouergue) par les partisans de Martin V. Les trois cardinaux de Peniscola élisent à leur tour un nouveau pape Clémént VIII en 1423.
Jean Carrier apprenant la nouvelle parvient à s’échapper de Tourène et arrive à Peniscola où il conteste l’élection simoniaque, donc nulle, de Clément VIII. Jean Carrier élit un nouveau pape en la personne de Bernard Garnier sous le nom de Benoit XIV (12 novembre 1425).
De retour en Rouergue Jean Carrier et Bernard Garnier ne révèlent cette élection à leur fidèle soutien le comte de Rodez Jean IV, que le 29 janvier 1429.
En février 1433, Jean Carrier tombe dans une embuscade tendue par les hommes du Comte de Foix. Il meurt certainement en prison.
Un noyau de fidèles refugiés sur les côteaux escarpés et sauvages du Viaur persistèrent à vénérer la lignée des papes issue de Benoit XIII, jusqu’à leur arrestation en 1467 et leur élimination.

Bibliographie :

Jean Raspail L’Anneau du pêcheur, Paris, Albin Michel, 1994.

Le Midi et le Grand Schisme d’Occident. Toulouse : Éditions Privat, 2004. 694 p. (Cahiers de Fanjeaux, 39)

Gérard Touzeau, Benoît XIII : le trésor du pape catalan, Perpignan, Mare nostrum, coll. « Trésors », 2009.

Gérard Touzeau (préf. Jérôme Vialaret), Miseratione divina : le « Manifeste » de Jean Carrier, 1429, Perpignan, Artège, 2012.

Mathieu Desachy, L’Église du Viaur : les derniers partisans de l’obédience avignonnaise dans le Midi (1420-1470), Toulouse, 126e Congrès national des Sociétés historiques et scientifiques, 2001.

Mathieu Desachy, « La damnable schisme ore apaiséz[i] ». La fin du Schisme dans le Midi toulousain (1409-1430).

Hélène Millet, La question de la vérité dans la résolution du Grand Schisme d’Occident (1378-1417), Éditions de la Sorbonne.

Hélène Millet, Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417).  Le Midi et le Grand Schisme d’Occident.

Toulouse : Éditions Privat, 2004.  (Cahiers de Fanjeaux, 39).

Les abbés des abbayes cisterciennes de Bonnecombe et de Bonneval
dans la tourmente du Grand Schisme

(Catherine Cazelles)

Depuis le début du schisme en 1378 les abbés de Bonnecombe et Bonneval reconnaissent Pedro de Luna, Benoit XIII comme le vrai pape.
Tout comme le comte de Rodez, comte d’Armagnac, seigneur du Rouergue.

Pierre III d’Aunhac est abbé de Bonnecombe.
17 août 1404 : bulle de Benoit XIII permet à Pierre de porter la mitre, l’anneau et les autres insignes épiscopaux et de donner la bénédiction solennelle.

A Bonneval Jean Gerald (1407-1419) et Jean Robert son successeur sont également fidèles à l’obédience de Pierre de Luna (Benoit XIII) qui leur accorde les insignes épiscopaux, ainsi que le prieuré de Saint Rémy malgré l’opposition du Chapitre de la cathédrale de Rodez…

Position de l’Ordre Cistercien durant cette période trouble :

Le chapitre général ne se réunit pas régulièrement durant cette période, et les statuts des chapitres généraux entre 1377 et 1387, ainsi que ceux de 1414-1415 ne sont pas conservés.
L’Ordre s’emploie à résoudre le schisme : dix abbés dont celui de Cîteaux participent au Concile de Pise (1409). Dès lors l’Ordre reconnait le pape de Rome : Alexandre V (1409-1410) puis Jean XXIII (1410-1415).

Concile de Constance 1er novembre 1414

Septembre 1417 : Condamnation de Pedro de Luna, Benoit XIII. Il est déposé et privé de toutes ses dignités, quiconque persistera à lui obéir s’exposera aux mêmes sanctions.

11 novembre 1417 : élection du nouveau pape Martin V (1417-1431).

14 septembre 1419 : Bulle de Florence de Martin V.
Pierre, abbé de Bonnecombe
Jean Robert, de Bonneval
Jean Fabri, professeur de l’ordre des frère prédicateur
Jean Carrier, bachelier en loi, archidiacre de Saint Antonin dans l’église de Ledergues
Bernard Garnier, premier prieur del Faus
Et beaucoup d’autres ont adhéré à Pierre de Luna, soi-disant pape sous le nom de Benoit XIII, malgré les ordres formels du concile général de Constance (1417).
Martin V donne commission à Géraud de Brie, chanoine de Narbonne, docteur es loi, clerc de la chambre apostolique et nonce du saint Siège, de se transporter chez les fauteurs de schisme…

1 er octobre 1419 : Martin V le charge de réconcilier avec l’Eglise les schismatiques repentants, par amour de la paix : Martin V donne pouvoir au dit Géraud de Brie de recevoir, à l’obédience du Pape, les ennemis de l’église et de leur remettre toutes peines encourues, de les absoudre des sentences portées contre eux et de les remettre dans leur premier état.

24 juillet 1420 : procès tenu à Toulouse présidé par Géraud de Brie :
Sentence d’excommunication portée contre les abbés de Bonnecombe et de Bonneval et autres personnes du Rouergue.
Lesdits fauteurs qui ne se présentent pas sont déclarés : excommuniés, anathématiques, schismatiques et hérétiques indignes de tout bénéfice et tombés sous les peines édictées par le Concile de Constance. Sentence affichée aux portes des églises

29 juillet 1420 Toulouse : mode d’exécution de la sentence d’excommunication.
On fera effort pour saisir les coupables, l’interdit est jeté sur la cité de Rodez et sur tous les lieux où se retireront les fauteurs de schisme jusqu’à leur capture, personne ne leur portera aide et assistance.

5 mars 1421 Albi : d’abjuration de Pierre d’Aunhac, « soi-disant » abbé de Bonnecombe.
Je regarde comme vrai pontife du Christ le Pape Martin V et lui promets entière obéissance en présence du tout puissant, les mains posées sur les saints évangiles. Cette abjuration je la fais de consentement des religieux de Bonnecombe, qui les présents du moins, ont signé avec moi.

Même date et lieu : Sentence d’absolution de Pierre d’Aunhac et réintégration en la dignité d’abbé.
Nous vous recevons, vous remettant toutes peines, vous absolvant de toutes sentences et vous rétablissant dans votre premier état.
Jean Robert, abbé de Bonneval attendit la mort de Benoit XIII (1422) pour se soumettre à Martin V et prêter serment d’obédience ce qui lui valut de larges et immédiates faveurs : confirmation de l’union du prieuré de saint Rémy de Bedène (1424), privilège de porter la crosse et la mitre (1424), révocation des aliénations faites au préjudice de l’abbaye, rémission de dettes envers la chambre apostolique (1427).

Hugues de Castelpers, seigneur de Naucelle succède à P. d’Aunhac (1422-1432) à la tête de l’abbaye de Bonnecombe.

En 1425 il demande à Martin V d’unir à la mense de Bonnecombe le cavallerium situé à Pousthomy. En 1427 une bulle de Martin V unit à abbaye de Bonnecombe le prieuré de Lincou.

Hugues de Castelpers abbé de Bonnecombe tout comme Jean Robert abbé de Bonneval vont faire partie des hommes de Martin V qui pourchassent Jean Carrier et ses partisans.

Jean Carrier, archidiacre de Saint Antonin qui venait d’élire pape Jean Granier (Benoit XIV) le 12 novembre 1425 se réfugie à Jalenques sous la protection du comte de Rodez il y restera l’année 1428.

Il est difficile de croire que Hugues de Castelpers, abbé de Bonnecombe et seigneur de Naucelle ait ignoré la présence de Jean Carrier et de ses soutiens à Jalenques. Mais il était vassal du comte d’Armagnac et jouait probablement double jeu…

Le Grand schisme d’Occident porte un coup à l’organisation de l’Ordre. D’une part, l’exacerbation des particularismes nationaux nuit à l’unité ;
D’autre part, les deux papes rivalisent de générosité pour s’assurer le soutien des monastères, ce qui porte « un préjudice considérable à l’uniformité de l’observance. »

AD Aveyron 2H108 – Archives de Bonnecombe
Armoiries de Pedro de Luna dessinées sur un parchemin réutilisé comme reliure d’un registre de notaire.

Bibliographie :

Verlaguet (P.-A.), Cartulaire de l’abbaye de Bonnecombe, Société des Lettres de l’Aveyron, Archives Historiques du Rouergue, Rodez 1918-1925. Textes en italique